Discipline olympique reine du sport équestre, peu de femmes percent dans le saut d’obstacles. Pourtant, elles sont majoritaires à s’inscrire dans l’équitation, et à prendre part à des compétitions de bas niveaux.
La Fédération française d’équitation est la plus féminisée de France. Les cavalières représentent 80% des licenciées. Et une femme sur cinq va préfèrer se tourner vers la compétition. En particulier, les concours de sauts d’obstacles (CSO), discipline olympique reine du milieu équestre, qui représentent 68% des compétitions nationales et internationales. « C’est la discipline la plus prisée et la plus prestigieuse », explique Catherine Tourre-Malen, Maîtresse de conférence à l’Université Paris-Est et autrice d’une thèse sur la féminisation des sports équestres.
Pour autant, plus le niveau de compétition augmente plus les femmes disparaissent. Si elles représentent 79% dans les niveaux les plus faibles, elles ne sont plus qu’une poignée à atteindre le niveau international. Parmi les 100 meilleurs cavaliers mondiaux, elles ne sont plus que 14. Et là encore, la fierté française en prend un coup. Une seule française a intégré ce contingent : Pénélope Leprevost.
« Cette perdition n’est pas vraiment un problème pour la FFE… Elle jouit déjà du statut de Fédération la plus féminine de France », analyse Fanny Le Mancq, Maîtresse de conférence à l’Université de Cean et spécialiste de la filière équine.
« Pour rester dans ce milieu, il faut aimer les réflexions sexistes »
Si les femmes sont en effet en force dans les sports équestres, la majorité des licenciées sont des jeunes filles (55% des inscrites ont moins de 16 ans). Et dès le plus âge, une forte distinction existe entre les garçons et les filles. « Quand j’étais petite, comme il n’y avait pas beaucoup de garçons avec nous, ils pouvaient choisir leur chevaux en premier, donc ils héritaient toujours des meilleurs, explique Fanny, cavalière de 25 ans dans la région toulousaine. On leur donne ainsi plus de chance de briller en compétition. » L’équitation étant un sport où le principal athlète n’est pas l’homme mais le cheval. Alors pourquoi une telle discrimination ?
« Les jeunes cavalières vont, elles, passer autant de temps à pouponner leur cheval qu’à monter. »
Sophie Dionisi, responsable d’un centre équestre en Normandie.
Les garçons héritent des chevaux les plus performants, pas seulement au nom de leur infériorité numérique, mais aussi pour des questions de caractère. Car au-delà de la compétition, il y a également un rapport à l’animal qui se crée et qui doit exister pour que le couple puisse performer. Or, il semblerait qu’une différence existe également de ce côté entre les hommes et les femmes. « Si les jeunes garçons la ramènent beaucoup, ils sont pourtant moins téméraires quand il s’agit de monter, s’amuse Sophie Dionisi, gérante d’un centre équestre en Normandie, et ancienne compétitrice. A la différence des filles, quand ils gagnent en expérience, ils vont plus vouloir pousser leurs chevaux pour progresser. Les jeunes cavalières vont elles passer autant de temps à pouponner qu’à monter. »

Et ainsi, avec leurs chevaux plus puissants les garçons vont plus facilement franchir les paliers pour accéder à des niveaux de compétitions plus élevés. Les rares filles qui accèdent à des concours prestigieux subissent de leur côté de nombreuses réflexions sexistes, dans un milieu dit mysogine. « Quand j’ai atteint un niveau correct, me permettant de disputer les championnats de France, je suis tombée sur un entraîneur qui n’arrêtait pas de me faire des réflexions par rapport à ma poitrine, se rappelle la Toulousaine. Et dans les concours, c’est pareil avec nos pantalons ultra serrés. Pour rester dans ce milieu, il faut presque aimer ce genre de réflexions. »
Des réflexions qui s’expliquent par le fait que « l’équitation n’est pas un sport de filles, contrairement à la danse classique ou au patinage artistique » pour Alexandra Ledermann, première championne d’Europe en CSO en 1999.
« Un Grand Prix de Formule 1, au volant d’une Twingo… »
Les femmes sont en effet cantonnés à des rôles administratifs au sein des écuries. Les entraînements et les concours sont une affaire d’hommes. Ce qui pose un problème quand le niveau s’élève. Au sommet de la hiérarchie sportive, les cavaliers et les cavalières ne sont que très rarement propriétaires de leur chevaux. La faute à des prix bien trop élevés pou posséder une montûre compétitive. Et il faut pouvoir en aligner quatre ou cinq capables de se classer dans le premier quart des concours pour réellement être performant. Pour cela, les cavaliers doivent donc être en mesure de se faire prêter des chevaux. Leurs objectifs est alors double : réussir à faire progresser le cheval au quotidien, et le faire briller dans les compétitions. Cela permet derrière aux propriétaires d’obtenir une valorisation financière sur leur équidés en cas de revente. Et entre temps d’emmaganiser un pécule grâce aux récompenses des concours.
Or la majorité des propriétaires sont des hommes. Ils vont plus facilement se tourner vers leurs homologues masculins, étant donné qu’ils en croisent davantage dans les concours. « Les propriétaires ont peur que les femmes soient moins présentes dans la durée pour des raisons de grossesse, analyse Sophie Dionisi, dont le fils participe à des concours internationaux. Ils préfèrent donc confier les chevaux aux hommes. En plus, ils ont souvent davantage de temps pour faire 10 à 15 séances par jour avec les chevaux de l’écurie. Car en plus des écuries, les femmes doivent, malheureusement, aussi s’occuper du logis. » Un avis que ne partage pas forcément Alexandra Ledermann, qui argue davantage sur le talent du cavalier ou de la cavalière. La dernière française à avoir décroché une médaille olympique en individuelle (à Atlanta en 1996) a d’ailleurs décroché ses meilleurs résultats sur des montûres fournies par d’autres. « Ca peut arriver que la confiance ne soit accordée qu’aux hommes, mais je pense être un bon exemple contraire. Selon moi, c’est avant tout lié à la qualité du travail accompli. »
Un vieux précepte semble toutefois avoir la dent dure dans les manèges. Il existerait « des chevaux de femmes » et « des chevaux d’hommes ». Autrement dit, les plus faibles pour les dames et les plus puissants pour ces messieurs.
« Les hommes avaient aussi plus de maîtrise naturelle avec les chevaux, appuie Fanny. Nous, les étalons qui pouvaient franchir des barres de 1,35 mètre on ne les approchait pas. On avait tendance à vouloir rester sur des petites juments. »
A haut niveau difficile de rester sur des petites juments… L’objectif est tout de même de franchir des barres de 1,50 mètre en général. « Quand on arrive à un certain niveau de compétition, les chevaux sont déjà plus ou moins éduqués. Cette notion de chevaux pour hommes ou chevaux pour femmes reste un mythe indéboulonnable, confirme Alexandra Ledermann. A titre d’exemple, c’est comme si on nous demandait de nous aligner dans un Grand Prix de Formule 1, au volant d’une Twingo… » Quand les femmes réussissent à performer malgré ces freins, elles ont tout de même le droit aux félicitations de leurs confrères cavaliers. Un moindre mal après tant d’effort pour en arriver là.