Après la crise sanitaire liée au Covid-19, une autre crise va poindre. Elle sera économique. Le monde du sport ne sera pas épargné. Le secteur féminin risque d’être le plus touché.
Les années 2010 ont été marquées par le développement du sport féminin. Son professionnalisme, sa médiatisation, la naissance de symboles. La décennie à venir marquera-t-elle un coup d’arrêt ? La crise sanitaire du Covid-19 va laisser sa place à une crise économique. Et les sportives devraient être les premières touchées lorsqu’on parle du haut niveau.
« Je suis assez inquiète sur la reprise du sport, explique Patricia Constantini, fondatrice d’Egal Sport, collectif qui vise l’égalité entre les hommes et les femmes dans le sport. Les partenaires économiques en particulier vont sûrement revoir leurs ordres de priorité. Cela va bien sûr concerner les hommes et les femmes, mais l’expérience prouve que lorsqu’il faut faire des choix, les sections féminines sont toujours lésées. »
En temps normal, le sport féminin ne récupère déjà que les miettes du sponsoring. En 2012, selon un rapport du Centre de Droit et d’Économie du Sport de Limoges, le secteur n’avait récolté que 3% des 273 millions d’euros investis par les 100 plus gros sponsors. Toutefois, depuis quelques années, la présences de partenaires privés au sein de clubs féminins progressent fortement. En ce qui concerne le volley, le basket et le handball – les trois disciplines les plus féminisées – ces investissements symbolisent aujourd’hui un tiers des budgets moyens des clubs. L’économie du secteur de haut niveau reposant majoritairement sur les subventions publiques.
Un professionnalisme en recul ?
Les premières conséquences se font déjà sentir pour les sportives. Face à la situation, l’ensemble des clubs a placé son personnel au chômage partiel, comme le prévoit le plan mis en place par l’état, au début de la crise sanitaire. Ainsi les salariés touchant moins de 10 000€ par mois continueront de percevoir 70% de leur salaire brut.
Dans le secteur féminin, rares sont les salaires supérieurs à ce seuil. Par conséquent, dans l’immédiat, les sportives semblent les moins concernées. « C’est sûr que dans un premier temps, les perdants sont les hommes, mais sur le long terme, les femmes seront les plus menacées », détaille l’ancienne tête de réseau du sport de haut niveau, au sein du ministère des Sports, avant de reprendre son argumentation. « Le retrait des partenaires économiques pourraient marquer un coup d’arrêt dans le professionnalisme du sport féminin. La rémunération, déjà non comparable avec celle des garçons, devrait donc être encore plus durement touchée. On risque de voir des sportives se poser davantage la question sur une poursuite de leur carrière. »

Le sport individuel n’échappera pas non plus à cette logique du désengagement, même si beaucoup imaginent la parité dans ce secteur. L’exemple du cyclisme peut tout de même inquiéter. Au moment de réfléchir à son nouveau calendrier la Fédération internationale (UCI) n’a pas pensé aux femmes. « Nous sommes préoccupées par l’impact sur le cyclisme professionnel féminin. Nous sommes encore plus préoccupées de ne pas avoir une représentation adéquate du côté des femmes dans les discussions en cours concernant cette pandémie et les défis qu’elle pose. Nous notons que la récente déclaration publiée par l’UCI n’incluait pas les détails de l’approche pour le calendrier des courses féminines, ni le détail des personnes consultées pour prendre ces décisions », se sont inquiétées les huit représentantes des coureuses professionnelles du syndicat The Cyclists’ Alliance, dont la Française Audrey Cordon-Ragot et la triple championne du monde néerlandaise Marianne Vos. Sans course pour se montrer, difficile pour les équipes de mettre en avant leur partenaire. Par conséquent, le maintien des contrats professionnels semblent en sursis.
Heureusement pour elles, leur appel a été entendu. Au moment de dévoiler son nouveau calendrier, l’UCI avait prévu des courses féminines. Le report de certaines épreuves, au plus fort de la pandémie, a même eu des avantages. Le célèbre Paris-Roubaix, reporté au 25 octobre, accueillera pour la première fois de son histoire une course féminine.
Des perspectives d’espoirs
Tout laisse à penser qu’après avoir prospéré et grandi, le sport féminin s’attend à vivre des heures sombres. L’évolution enregistrée au cours des dix dernières années pourrait cependant être un marqueur important pour la sortie de crise.
Le féminisme est devenu un produit marketing. L’évolution de l’image de la femme fait vendre et surtout permet aux entreprises de changer leur image. De nombreuses entreprises de sport ont déjà fait évoluer leur campagne de communication pour séduire les femmes. Nike, notamment a tourné l’ensemble de sa communication envers ce public. Entre 2015 et 2020, la marque s’attendait à une augmentation significative de ses ventes (de 5,5 milliards de dollars à 11 milliards).
« C’est maintenant que les acteurs de l’économie du sport doivent investir s’ils veulent contribuer à la structuration du secteur et en tirer pleinement les fruits. »
Rapport de 2017, rédigé par le Centre de Droits et d’Economie du Sport.
Et dans le sport de haut niveau, l’apport du secteur féminin est le même. Dans son rapport publié en 2017, le CDES précisait que « c’est maintenant que les acteurs de l’économie du sport doivent investir s’ils veulent contribuer à la structuration du secteur et en tirer pleinement les fruits. »
La question sera désormais de savoir si cette affirmation vaudra toujours au moment où tout le monde économique s’attend à connaître un épisode cataclysmique. En sachant que le sport masculin reste le secteur le plus porteur et le plus efficace lorsqu’il s’agit de rentabilité immédiate.
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